25/08/2011

2.8 Comment le français a-t-il été imposé en Belgique ? / éradication du luxembourgeois, du wallon, de l'allemand, du néerlandais

L’aliénation linguistique

 

Pourtant, partout où s'est pratiqué l' exclusivisme linguistique, les thèmes invoqués ont été analogues.  D' abord exalter la langue seule reconnue et méconnaître, déprécier les autres idiomes préalablement rabaissés au rang de 'patois' (N.B. En France, tout ce qui n' est pas français est du'patois') inférieurs, informes, à peine humains. Ceci à l' aide de slogans répandus en direction des masses : « Défense de parler breton et de cracher par terre » ou, à l' intention des Catalans « Soyez propres, parlez français » (…)

 

Le parler maternel sera même chassé de l' école à défaut de pouvoir le chasser complètement des cerveaux.

Cette dernière préoccupation était exprimée par la méthode de l' "objet” (ou symbole, sabot, bouchon,

bobine, signum, signe d' infamie, etc.) pratiquée dans toutes les écoles publiques et privées des régions à

minorité linguistique de France: elle consistait à confier un objet quelconque au premier enfant laissant

échapper un mot de 'patois', quitte à ce qu' il le repasse à un autre surpris à commettre la même faute, et, à

la fin de la classe, le dernier détenteur de l'objet assurait les corvées de balayage, et autre.  Ce procédé qui

utilisait toutes les techniques psychosociales répressives du refoulement, de la censure, de l'espionnage, de la

délation, de l'ostracisme et de la mortification a marqué des générations d'enfants et semble avoir été

abandonné. 

 

On peut parler à cet égard d' entreprises de linguicide à distinguer du génocide, l’anéantissement physique d'un peuple et de l'ethnocide, la dilution d' un peuple par élimination de sa culture propre (religion, coutumes, organisation).  Peu d' Etats, d'églises et d'institutions se glorifient de l'un ou de l'autre, mais beaucoup y concoururent en toute quiétude avec la tranquille assurance de ceux qui croient représenter les formes supérieures de la pensée et de l'humanité face aux êtres 'irrationnels' qu'étaient censés être, par exemple, les Indiens d'Amérique.

 

 

Conséquences graves de la déculturation

 

Ainsi,les phénomènes de déculturation, étudiés jusqu'à présent essentiellement sur des populations d’Amérique du Sud mais observables également en Europe dans certaines  régions telles que la Wallonie, sont aisément décelables lorsqu' ils se situent dans des régions bilingues, du fait qu'ils s'accompagnent alors de la perte progressive de la langue traditionnelle.  L'évolution collective d' un unilinguisme A vers un unilinguisme B, en passant par un bilinguisme AB puis un bilinguisme BA, apparaîtra donc comme un signe de déculturation et sera accompagné de phénomènes économiques (récession, sous-emploi, etc.), sociologiques (perte de l'élite, modèle social importé,etc.), et même physiologiques s'il faut admettre l'explication de la diminution des taux de natalité comme étant une des conséquences du phénomène de déculturation.

 

 

Belgique

 

Le cas de l’allemand en Belgique

 

Ayant visité Beho, en 1979, un linguiste italien, G. Sobiela-Caanitz , atteste que cette langue est alors “largement en usage dans ce hameau du Luxembourg belge nord-oriental, tout près de Saint-Vith.  N’oublions pas l’allemand de Welkenraedt-Plombières, entre Eupen et Fouron.  Bref, « tous les droits culturels » n’ont été accordés qu’aux Allemands, à la conscience plus forte, des territoires germanophones qui, de 1815 à 1918, eurent la chance de faire partie de la Prusse rhénane; les autres, ceux de Vieille-Belgique, ont un seul droit culturel, celui de se franciser.”

 

Le cas du luxembourgeois en Belgique

Une revue, Arelerland a Sprooch, qui promeut la langue et la culture luxembourgeoises, a dénoncé le matraquage subi par les habitants du Pays d’Arlon. 

 

En 1948, nous sommes dans le train omnibus Marbehan-Arlon.  A Hachy, de toutes jeunes filles sont montées dans le train; puis d'autres à Fouches.  Elles ont entre 10 et 18 ans et se rendent à l’école à Arlon.  A Stockem d’autres filles se joignent au groupe.  On se salue, on papote joyeusement; c’est l'heure des confidences et du "klënge Beschass".  Tout à coup, un homme d'une quarantaine d'annees se lève et crie: "Assez ! Parlez comme votre mère vous a appris.  Arrêtez de parler de la main gauche. On est en Belgique ici."

Le joyeux bavardage a été coupé net.  "On avait tellement honte qu'on n’osa même pas raconter l’incident à la maison", dira 30 ans plus tard l'une d'entre elles.

 

Toernich, 1963. Une jeune maman appelle le docteur X d’ Arlon pour son petit garçon de 3 ans faisant brusquement une forte fièvre.  Lorsqu'il interroge le petit bonhomme,  il constate que le garçon parle le luxembourgeois.  Aussitôt le docteur X pique une colère froide et lance une volée de méchancetés et de réflexions ironiques et acerbes vers la jeune maman.  "J'avais tellement honte " dira la maman 20 ans plus tard "que, dès que le médecin fut parti, j’ai commencé à parler le français avec mon petit garçon.  Ah! si j'avais su, si j’avais compris à ce moment-là. Wat wir ech mat him gefuehr!”

 

 

Le cas du wallon: deux siècles d’éradication

 

Aspect général

 

On a créé un sentiment profond de honte et de culpabilité si destructeur que de véritables wallonophones, pour qui c’est la langue maternelle, en sont arrivés à ne plus oser le parler en public et même parfois en famille de peur de s’attirer moqueries et mépris. 

Le wallon est actuellement dans le même état que celui de toutes les langues qui ont subi la dictature culturelle des classes possédantes.  Les enfants des anciennes générations wallophones ont été forcés de copier la culture de la bourgeoisie, en espérant une hypothétique promotion sociale.  Ce n' est pas le wallon en tant que tel qu'on a voulu détruire, mais en tant que les Wallons étaient signes d’une identité collective concurrente.  Promouvoir la renaissance du wallon, c'est aider à la renaissance de cette identité collective.

 

 

18e siècle: depuis 1794

 

Avant que la langue française ne nous soit imposée au temps de l’ère et de la révolution française de 1789, le wallon était notre langue. Ce n’est vers 1795 que le français s’est imposé administrativement et qu’il est devenu officiel lors de l’indépendance de notre pays.

Au plan local, les dialectes étaient employés couramment dans la pratique administrative orale.  Les membres des municipalités s'exprimaient dans leur patois et il ne serait venu à l’idée de personne de les contraindre à parler la langue officielle dans le cadre de leur gestion.  Cette situation était la même, que l'on fût en pays thiois ou roman. A l'école, l'instituteur, d'ailleurs peu instruit, avait devant lui des élèves connaissant uniquement, qui le flamand, qui le wallon.  L'enseignement élémentaire était donc dispensé en flamand dans les communes thioises.  En revanche, le français était imposé en région wallonne.  Il s’agissait, pour les enfants, d'une langue étrangère, indispensable puisque le wallon n'était pas une langue écrite.  La première année se passait pour une bonne part à inculquer un vocabulaire de base aux élèves.  Il en sera encore de même pendant une grande partie du 19e siècle.

 

Le wallon, racine commune, quelquefois oubliée, des populations qui vivent au sud de la Belgique s'adapte tantôt mal, tantôt mieux aux circonstances de l'évolution.  Malgré près de deux siècles de persécutions, il reste cependant la langue vernaculaire de plus de 600.000 personnes dans notre pays.  C'est ce que réaffirment périodiquement ses nombreux défenseurs.

 

 

Eradication du wallon dans l’enseignement

 

Aux niveaux primaire et secondaire

 

 

Méthodes punitives

Dans cette chasse aux sorcières, par divers systèmes, on culpabilisa les enfants qui parlaient wallon et on les entraîna à la délation. Grâce à cette pratique, les élèves étaient punis de différentes façons:

 

·      transmission d’un objet-témoin à un condisciple pris en flagrant délit de parler wallon: une petite planche (li plantchète), un coquetier, une languette en cuir, un signum; le dernier puni était, en fin de journée, soumis à une punition; parfois, c’étaient tous ceux qui étaient entrés en sa possession;

·      punitions écrites;

·      suppressions de récréations;

·      retenues;

·      port d’un bouton noir sur un vêtement, en signe d’infamie; d’une plaque du genre «Aujourd'hui, j'ai été grossier, j'ai parlé wallon»  (Songeons à l’étoile de David, portée par les juifs dans l’Allemagne nazie);

·      octroi d’une ‘carte verte’, qui équivalait à obtenir 4 % des points (cf ci-dessous);

·      interdiction de parler wallon à la récréation;

·      interdiction de chanter en wallon, de jouer en wallon;

·      inscription sur un calepin des élèves parlant wallon chez eux, et pris à parler le wallon à l’école;

·      intimidations permanentes de la part des enseignants à l’égard des élèves qui parlaient ‘un sale patois’;

·      martyr de ceux qui ne voulaient trahir leurs compagnons;

·      etc.

 

 

Le français, une langue imposée

 

Un témoin de la région de Jodoigne (Brabant) dira: "Nos-ôtes, à l’ maujone, n'a nëk quë cauzeûve francès: c'èstot tot walon!"  On dit qu'avant la première guerre mondiale, les gens ne parlaient que le wallon, hormis le curé, l'instituteur et l'un ou l'autre notable.

 

La francisation

 

C'est à l'école que la plupart des petits villageois de la première moitié du 20e siècle ont appris à parler le français.  A l'époque, pas mal de maîtres ne toléraient pas l'usage du dialecte dans la cour de récréation et se montraient exigeants sur ce point.

Dans certains cas, leur réprimande se limitait à un simple rappel à l' ordre. “Èt l’ mêsse vos l' fiéve dîre en francès”.  Pour d'autres écoliers, la récréation s'achevait là; ils devaient rentrer en classe, “on-èstot punë, on d'veûve copi dès punëcions”.

La volonté d'extirper le wallon des habitudes de parler des enfants prenaient çà et là des formes particulières, comme le montrent les précieux témoignages qui suivent.

 

Certains enseignants recouraient à un système basé sur une sorte de contrôle réciproque des enfants et sur la transmission d'un objet-témoin.  A l'école du Sacré-Coeur de Jodoigne, au lendemain de la première guerre, un maître disposait à cet effet d'un coquetier.  L'élève surpris à parler wallon se le voyait confier. Il le gardait en poche jusqu' au moment où il pouvait le refiler à un condisciple convaincu devant témoins d'avoir laissé échapper des mots en dialecte. Pour s'en défaire plus vite, on provoquait parfois la "faute" en énervant l'autre. En fin de journée, le détenteur du coquetier recevait une punition; par exemple, il devait copier un certain nombre de fois : "Je ne dois pas parler wallon ni à l'école ni à la maison." Henri SIMON a dit un jour son désarroi lorsque, rentré chez lui avec cette punition, il était resté désespérément muet devant ses parents, qui ne parlaient que le wallon.

 

Même les immigrants ne furent pas épargnés.  Un témoin de cette répression parle:

“Mes premiers mots furent certainement yougoslaves parce que mon père m' y a encouragé.  Le wallon, on m'a obligé à l' oublier, à ne pas le parler. Au collège, il était considéré comme grossièreté: quand on nous surprenait à le parler, il nous valait 'la carte verte', celle qui précédait le 4 sur 100. C' est dans la rue donc que je l' ai appris." (A. Kurevic)

 

De toute la Wallonie, les témoignages sont légion.  Des instituteurs ont cru, de bonne foi, que

leur devoir était, pour répandre le français, de lutter contre le wallon, en l'interdisant par

exemple dans la cour de récréation, pis encore en le traitant avec mépris.

En Ardenne, témoignage oral d'Arthur SCHMITZ, et dans la région de Charleroi, l'élève surpris à parler wallon portait une plaque : «Aujourd'hui, j'ai été grossier, j'ai parlé wallon». J.-J. GAZIAUX cite le cas d'un enfant subitement muet, déchiré entre le foyer  wallon et l'école répressive française...

 

Monsieur l’abbé Mouzon, de Neuvillers-Libramont, raconte:

“Raymond, rentrez en classe! me crie l’ instituteur (le meilleur homme du monde).  Et que je ne vous y reprenne plus à parler wallon pendant les récréations!”

 

Enfin, Roger Viroux, militant wallon, affirme lui aussi que l’école s'est acharnée

contre notre langue: « Vers 1900, une soeur de l' école Sainte-Marie à Fosses dit à ma

mère (NDLR. ma propre grand-mère) - et aux autres filles: “Avec votre sale patois!”

Le français, lui, était sans doute propre.  Combien d'écoles n’ont-elles pas ensuite,

même pendant la guerre, encouragé la délation, en donnant à la récréation, au premier

élève surpris à parler wallon, un bout de bois, le "signum”, que le détenteur remettait à

un autre "délinquant" et ainsi de suite.  Le dernier détenteur était puni.  J'ai connu un

garçon qui a dû quitter l'école où il était entré après un mois, car il refusait de faire

punir un autre, gardait donc le signant et était puni tous les soirs.  J'ai été

culturellement colonisé dès l'école, alors que je n'ai jamais utilisé un seul mot de

français chez moi. »

 

 

NB : Eradication au niveau de la justice

La justice ignore aussi le wallon.  Ceci vaut aussi pour le luxembourgeois.  Le Guetteur wallon du 25/8/1925 affirmera que “des Wallons sont condamnés pour avoir parlé wallon."

14:55 Écrit par justitia & veritas | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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